30 octobre 2005
L’EAU QUI RÊVE ET L’EAU QUI CHANTE, VOYAGE DANS LES ESTUAIRES(2005)
(François DAVID bateau RYJIY)
Un canal, ça ne prend pas sa source, ça longe, ça relie, ça raccorde. Sa vie propre tient dans son mariage avec la terre, ses rives, ses reflets et tous ceux qui savent prendre le temps de lui consacrer de longs moments, bref c’est l’eau qui rêve : tout un monde !.. L’écheveau se déroule lentement au rythme des écluses et des rencontres. Et au bout ? Il n’y a pas de bout, mais toujours des passages, pas de frontières, juste l’envie de découvrir.
L’année dernière, c’était la petite mer, comme un jouet de Méditerranée : l’étang de Thau.
Cette année sera un peu plus ouverte sur les grands horizons, ce sera Bordeaux et ses estuaires, Garonne, Dordogne, Isle et bien sûr Gironde, en espérant que notre hollandais de bateau (pas volant du tout) veuille bien affronter clapot et courants ainsi que son mythique corollaire : le mascaret.
Pour corser le tout pas moyen de partir autrement que pendant les vives eaux du mois d’août, amusant, non ?
Mais pas folle la guêpe, nous prenons rendez-vous à Libourne avec deux compères : Jean-Marie et " Petite Grenouille ", de retour des îles atlantiques sur leur vedette anglaise, heureusement…. !
Départ donc, dès potron-minet de Castets-en-Dorthe (ici les horaires des marées priment sur ceux de l’administration !), après une bonne soirée avec un " voileux " qui s’en allait mâter à Lormont, sympathique personnage, quoique, comme Jean-François dans la célèbre chanson bretonne, les joyeuses un peu trop à fond de cale !
Les lourdes portes de l’écluse se referment sur une Garonne scintillante et fluide, à peine nimbée de petites brumes, bref, séduisante.
Le flot nous prend, un peu, beaucoup, puis énormément, et à mi-marée, ce seront quelques milliers de tours moteur pour faire volte face et remonter le courant, pour accoster un appontement par exemple ; c’est dit, les dix jours d’estuaire seront régis par cette loi : les courants de marée, s’avivant avec les coefficients.

C’est l’eau qui chante, l’eau qui hurle, l’eau qui tape : profil bas, c’est incontournable. Si encore, les petites règles mathématiques régissant les marées en mer étaient respectées, mais en estuaire où la mer et le fleuve ont une union très orageuse, on peut voir le flot être à son maximum en 3 heures et se vider en 9 heures !
Descente de Garonne sans encombre malgré tout, parmi les hérons et autres aigles pêcheurs, quelques zodiacs flirtent avec nous entre les cabanes de pêcheurs au carrelet, dans le flot, et quelques curieux tourbillons de boue, passé le pont François Mitterrand, c’est, n’en déplaise à Bègles, Bordeaux et ses quais imposants.
Le fleuve, qui du quai et en sirotant un Vittel fraise a l’air d’un lac paisible, se rappelle à notre bon souvenir par la rencontre des premières épaves de caboteurs ( je ne parle pas du Vauban ! ). Nuitée au ponton du Cap des Sciences, puis départ avec la marée, on passe au ras de quelques gros cargos à quai, ça vous a comme un parfum de Blaise Cendrars et c’est en douceur et avec l’exactitude de l’heureux possesseur d’un G.P.S.,style rando, que l’on contourne le bec d’Ambès, par renverse de marée et où les bouées rouges par tribord se transforment en bouées vertes. C’est lent au début, et puis, comme en Garonne, ça se met à pousser très fort sur la Dordogne. Beaucoup de patelins avec pontons, tous aussi mignons les uns que les autres : Bourg, Ambès, port d’Espeau, Plagne, Cavernes, Tressac…. Et c’est l’arrivée, 4 heures après, à Libourne. Prise de ponton, à contre courant comme il se doit, et où nous attendent, exacts au rendez-vous, Jean-Marie et " Petite Grenouille " sur Océan Manor, et un curieux et sympathique personnage sur son zodiac que nous avions croisé sur la Garonne. Celui-ci nous fait part de son étonnement d’avoir été applaudi par plusieurs centaines de personnes lors de son passage à Saint-Pardon et d’avoir effectué la fin du trajet en quelques minutes. Après enquête, c’est sur la vague du mascaret qu’il a terminé son voyage. Humour anglais, sacré John, tes guides fluviaux, tu les expérimentes de près !

A Libourne, le mascaret devient une forte houle avec quelques brisants sur les côtés car le bassin est large et profond, ce n’est toutefois pas du goût des canards, résidants sous la guinguette en quête de quelques miettes, des deux ragondins, leurs rivaux directs, et quelques autres bestioles que je ne nommerai pas ! Bref en pleine nuit, tout le monde est réveillé.
L’identité réelle du mascaret nous a été révélée en mesurant les hauteurs d’eau sur les ducs d’albe avant et immédiatement après son passage : tout simplement 1,8 m de plus, un mini raz de marée en somme avec à l’avant la moustache de l’eau qui se soulève. Deux fois par 24 heures en fin de marée basse, charmant !
L’Isle a fait un pacte avec la mer : au jusant, c’est une rivière maigrichonne et qui laisse voir ses gravières, mais avec le flot, elle se transforme en une masse d’eau généreuse et miroitante, alors quand on navigue au petit matin, à mi-marée, avec ses fumerolles, c’est un peu un écrin qu’on soulève. Attention, si l’on veut y passer la nuit, un seul ponton à St-Denis-de-Pile et en semaine (le dimanche, c’est le bateau à passagers). Nous n’aurons pas la permission de passer les écluses, réservées au "Fleur de l’Isle" du conseil général. Qu’importe, un petit dîner d’anniversaire sur le ponton, seuls dans la nuit, hormis quelques amis, ça s’appelle de très bons moments !
Glissade vers Libourne en même temps que les masses d’eau. Les carrelets attendent l’alose et la lamproie…..
Mascaret : le Bovidé en Gascon, disons un bon coup de pied quelque part. Cette nuit encore nous n’y coupons pas, puis le lendemain, paisible promenade jusqu’à Branne, superbe quai batelier et petit ponton, et retour à Libourne pour…. les coups de cornes !
On ne quitte pas si facilement un univers présentant une telle personnalité, aussi décidons-nous de rentrer en faisant une escale à Blaye. Nous ne serons pas déçus. On sort de l’estuaire avec vent contraire, donc fort clapot contrarié. Au niveau de Bourg " Ryjiy " roule bord sur bord à user ses bouchains, difficile de se mettre face à la lame puisqu’elle est croisée et qu’il faut suivre le chenal.

Petit coup de VHF à "Petite Grenouille" : " J’escale à Bourg."
Réponse paisible de l’intéressée :
" Passe et je te promets le calme, tu es sur des hauts fonds, ça va se calmer."
Exact, mais la prochaine fois je mets le gilet !….
A Blaye, pas de coup de corne, mais un foutu courant qui vous mettrait bien sur un foutu banc de sable ! Astigmate s’abstenir, il faut viser le quai bien droit !
Comble de malheur, c’est lundi, le traiteur est fermé. Heureusement la maison des vins, elle, est bien ouverte, et les remparts s’ornent de superbes figuiers croulants sous les fruits : une petite figue au vin sucré, vous connaissez ?… Jean-Marie, lui, la réussit comme pas deux !.
Retour à la civilisation, et en route vers Bordeaux, flirtant quelque temps avec de superbes voiliers, évitant les méchantes moustaches des remorqueurs et saluant au passage une " marie-salope " creusant son sillon…..
Qu’il est doux de contempler un bassin à flot plat comme un miroir quand on sait que toute la nuit le courant va faire chanter le plat bord arrière quand ce n’est pas l’hélice, accroché par au moins 5 amarres à son ponton !

Demain, escale à Cadillac, Jean-Marie, grand cuisinier devant l’éternel, veut humer Loupiac et son terroir. Riche idée, les viticulteurs sont en mal de communication et on est reçu comme des princes. Le soir à la première bouchée de camembert, juste avant la figue pochée et son Loupiac, le M….. fait joyeusement danser la gigue à nos bateaux qui en ont vu d’autre. Le bonheur quoi, sauf que le lendemain, les amarres posées et le bateau glissant gentiment dans le courant, la barre folle, le câble de gouvernail est cassé. Encore un coup de corne ! Hélène, qui s’est sérieusement amarinée à la présence d’esprit de sauter sur le ponton et de bloquer une amarre. Inversion du câble, raboutage et une deuxième journée à quai : il est trop tard pour la marée !
Journée mise à profit pour s’imprégner un peu plus du terroir, nous faisons connaissance avec une charmante employée municipale qui nous prouve qu’autorité peut rimer avec séduction.
Ce soir, monde au balcon pour la branlée bi-quotidienne, cette fois-ci très violente, malgré un coefficient très diminué. Une bonne nuit, une secousse, puis après un dernier regard au ponton, une petite tape sur la tête pour toucher du bois et c’est Castets-en-Dorthe qui se profile.
L’écluse est pleine à craquer, nous vérifions que les bajoyers sont bien verticaux ! Tout est bien en place, bonjour le canal !..
Conclusion : Bordeaux, c’est pas forcément du gâteau et son estuaire pourrait être un calvaire, nous nous félicitons d’avoir voyagé avec des personnes connaissant bien le milieu et un matériel à peu près fiable ! En conséquence de quoi ce furent 10 jours de pur plaisir, même si quelquefois cela se mérite !
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