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8ème étape, L’Est


Par Olivier Le Naire, L’Express n°3032, photographies Pierre René-Worms.

En bateau, en voiture, à vélo, Olivier Le Naire, de L’Express, Jean-Jacques Dufayet, de Radio France Internationale, et le photographe Pierre René-Worms sont partis durant huit semaines à la découverte des canaux, fleuves et rivières de France. Trois hommes dans un bateau pour une aventure en huit épisodes qui, pour cette dernière étape, nous emmène de Mulhouse à Nancy, via le Rhin, Colmar, Strasbourg, Saverne, Lutzelbourg, Arzviller, Sarreguemines et Metz.

Lundi 27 juillet

Le trésor des Schlumpf ; Corbu l’éclusier.

C’est donc à Mulhouse que commence notre ultime étape sur le tour de France des canaux. A mi-chemin entre la branche nord et la branche sud du canal du Rhône au Rhin, cette ville possède certes un joli port, mais, à vrai dire, ici, on préfère les Bugatti aux péniches ! Mulhouse possède en effet l’un des plus beaux musées automobiles du monde, dont une flotte de 150 Bugatti rassemblée, au siècle dernier, par un certain Fritz Schlumpf.
Sacré bonhomme, l’ami Fritz ! Empereur du textile, cet Alsacien engloutissait secrètement sa fortune dans les autos de collection, jusqu’à ce que son empire s’écroule, en 1977. Et qu’une armée d’ouvriers, lors d’une occupation d’usine, tombe par hasard, dans une filature désaffectée, sur le trésor des Schlumpf : un demi-millier de Bugatti, d’Hispano-Suiza, de Ferrari, de Rolls-Royce ou de Maserati, dont Fritz se préoccupait manifestement plus que de son personnel. Pas rancuniers, les grévistes se contenteront d’exposer ces merveilles. Une manière originale de réconcilier nababs et smicards autour d’un même rêve.

Mais revenons à nos bateaux. Pierre Peeters, de l’Association nationale des plaisanciers en eaux intérieures, nous a donné rendez-vous à l’écluse de Niffer -où le canal du Rhône au Rhin débouche sur le fleuve- pour nous emmener jusqu’à Colmar à bord du Thélémite, son bateau fluvio-maritime. Aujourd’hui retraité, Pierre a écumé avec sa femme, Marie-Odile, et son chien, Mirabelle (1 kg tout mouillé, gilet de sauvetage compris !), une bonne partie des 1 100 kilomètres de l’incroyable réseau des canaux de l’Est. A l’écouter raconter ses périples, on aurait envie, comme lui, de prendre quelques mois pour remonter à petite vitesse la Moselle jusqu’au Rhin en longeant châteaux et vignobles. Puis, de là, filer au nord vers Cologne, Amsterdam et les pays du Nord, ou bien rejoindre, à l’est, le beau Danube bleu.

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A bord du Thélémite, bateau fluvio-maritime, avec Pierre et Marie-Odile Peeters.

Cette fois-ci, Pierre revient d’une croisière en Bourgogne. Puis il est retourné sur ses terres, via Dole, Besançon et le Doubs canalisé, qui serpente entre les hauts sapins des Vosges jusqu’à Niffer, lieu de notre rencontre.

Niffer est fameuse pour son écluse design aux allures de mini-aéroport, redessinée au début des années 1960 par Le Corbusier. Un sacré choc culturel après les ouvrages d’art ultraclassiques aperçus partout ailleurs en France.

A cet endroit, le Rhin, que nous remontons, n’a rien de bien romantique. Le magnifique canal qui, jadis, reliait Mulhouse à Strasbourg est pour l’essentiel hors service. Dommage ! En un siècle, près d’un demi-millier de kilomètres de voies d’eau ont été fermés dans la région. Dire qu’autrefois il existait ici un canal pour chaque type de transport ! Celui de la Sarre pour la houille, celui des Vosges pour les pierres de carrière, d’autres pour le bois, les céréales, la cristallerie...

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L’écluse de Niffer, redessinée par Le Corbusier au début des années 1960. C’est ici que le canal du Rhône au Rhin débouche sur le fleuve.

Peu après Neuf-Brisach, citadelle en forme d’étoile de pierre construite par Vauban, nous obliquons à gauche vers le canal menant à l’une des plus belles impasses fluviales d’Alsace : Colmar. La ville est si belle qu’elle mérite amplement un détour.

Mardi 28 juillet

Visite au Naviscope de Strasbourg ; bar à part.

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Dans la capitale alsacienne, le Naviscope. Ce musée retrace l’histoire de la navigation sur le Rhin.

Pour beaucoup de touristes, l’eau, à Strasbourg, se résume aux canaux de la Petite France, en oubliant au passage que la capitale alsacienne est le troisième port fluvial de France, après Paris et Lyon. Au coeur de l’Europe industrielle, le Rhin est cette autoroute liquide où, à côté des bateaux de plaisance, croisent des barges monstrueuses pouvant aller jusqu’à 12 000 tonnes -plus grandes qu’un terrain de football- et mues par des pousseurs de 6 000 chevaux ! Un seul de ces convois peut ainsi représenter jusqu’à 1 300 camions de moins sur les routes. Comment s’étonner ensuite que l’Alsace ait été -dès les années 1970- à la pointe du combat écologique ? Alors que la France reste très en retard en matière de transport fluvial, Strasbourg, elle, n’a pas attendu le Grenelle de l’environnement pour redécouvrir les vertus de la navigation industrielle.

Jeannot Friedmann, qui bourlingue depuis 1962 sur le Rhin, est un inconditionnel de ce fleuve qui pénètre au coeur de l’Europe.

Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour sur le port, où l’ancien pousseur Strasbourg héberge le musée régional du Rhin et de la Navigation. Dans la salle des machines de ce lieu insolite, quelques passionnés ont retracé, à l’aide de photos anciennes, de plans et de maquettes en relief, la saga de ce port de Strasbourg dont le destin, depuis deux siècles, a épousé les soubresauts d’une histoire franco-allemande mouvementée.

Jeannot Friedmann, qui bourlingue depuis 1962 sur le Rhin, est un inconditionnel de ce fleuve qui pénètre au coeur de l’Europe. Quand Jeannot a entamé sa carrière, il n’était pas question, faute de GPS, de naviguer la nuit ou en plein brouillard. "Du coup, explique-t-il, on s’amarrait à couple et, entre mariniers, on jouait aux cartes, on buvait une bière ou on dînait ensemble." Aujourd’hui, tout cela est bel et bien fini. Les pilotes ne vivent plus sur leurs bateaux. Ils naviguent jour et nuit pendant quinze jours, puis rentrent chez eux. D’où l’intérêt de ce Naviscope, dernier témoin d’une culture en péril. Toute la mémoire du Rhin.

Autre gardienne d’une certaine tradition rhénane, la péniche Bacchus, qui joue les noces du vin et la batellerie, deux univers longtemps inséparables dans cette région où les canaux longent bien souvent les vignobles. Amarrée quai des Pêcheurs, au coeur du vieux Strasbourg, cette péniche héberge Vino Strada, version branchée des fameux winstubs alsaciens, à ceci près qu’on y sert, dans un décor moderne, des vins du monde entier.

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Isabelle Kraemer et Stephan Maure, dans leur bar, le Vino Strada.

L’histoire de ce bar à part est celle de la rencontre entre deux fous de viticulture -Isabelle Kraemer et son mari, Stephan Maure- et deux de leurs copains, passionnés de bateaux. D’où l’idée de retaper une péniche pour en faire ce lieu où se pressent les Strasbourgeois. "Curieusement, m’explique Isabelle en nous faisant tâter de ses meilleures bouteilles, l’Alsace, très individualiste, n’a jamais su mettre ses vins en avant ; du coup, les Français ne les connaissent pas. Dommage, car ici j’ai de quoi démolir les idées reçues !" Il est vrai que son crémant extrabrut du domaine Julien Meyer pourrait rivaliser avec certains champagnes, surtout à 9,90 euros la bouteille. De même, son pinot noir 1990 du domaine Mischler, à 12 euros, prouve que les alsaces, malgré leur prix modique, peuvent aussi être des vins de garde. Pour s’en convaincre, le mieux est encore de venir déguster sur place.

Mercredi 29 juillet

Le chant de la Lorelei ; l’Europe des paquebots.

Retour sur le Rhin ce matin, mais en paquebot, cette fois. Christian Schmitter, l’un des patrons de la première société de croisières en Europe, nous a donné rendez-vous à Gambsheim, près de Strasbourg, pour embarquer sur le Modigliani, l’un de ses nombreux navires, qui rentre tout juste d’une virée en Allemagne. Nous ne resterons qu’une heure à bord, juste le temps d’un entretien, d’un petit déjeuner et de l’arrivée dans le port de Strasbourg.

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Gambsheim, au nord de Strasbourg. La plus grande des écluses françaises, sur le Rhin. Son bassin de 300 mètres permet aux convois géants de transiter.

Gambsheim est la plus grande écluse de France, où peuvent passer ensemble des convois géants... et des paquebots comme le Modigliani, long de 110 mètres. Sur sa VHF, le commandant de notre paquebot parle en allemand avec l’éclusier, perché 30 mètres plus haut, au sommet de sa tour de contrôle : la langue de Goethe est la seule utilisée sur le Rhin. Dans l’immense bassin, qui mesure 300 mètres de longueur, l’eau s’engouffre en bouillonnant. On est loin, si loin, des petites écluses manuelles du Lot ou des canaux de Bourgogne, avec leurs géraniums et leurs bancs de pierre ! Seule la passe à saumons de ce complexe en béton rappelle que le Rhin fut ici, à une époque reculée, sauvage et champêtre.

C’est justement pour retrouver ce fleuve d’autrefois, romantique à souhaits, qui, en Allemagne, serpente encore sur une petite centaine de kilomètres entre forêts et châteaux, que des milliers de touristes empruntent les paquebots de CroisiEurope. Ils veulent voir de leurs yeux le rocher de la Lorelei, mythique sirène teutonne dont le chant, selon la légende, attirait les bateliers qui venaient s’échouer à ses pieds.

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Strasbourg, les péniches amarrées au bord de l’III.

La saga de CroisiEurope, elle, ressemblerait plutôt à un conte de fées hexagonal. Il était une fois, donc, un certain Gérard Schmitter, né en 1935 à Bischwiller, non loin de Strasbourg. Jeune homme, il se passionnait pour tout, sauf pour l’entreprise de poterie que tenait son père. Alors, notre touche-à-tout de génie se décida, en 1976, après s’être lancé dans les arts déco puis avoir monté une sorte de Disneyland alsacien, à inaugurer l’un des tout premiers bateaux promenade dans le port de Strasbourg.

Trois décennies plus tard, bien de l’eau a coulé sous les ponts du Rhin et les quatre enfants de Gérard dirigent aujourd’hui collégialement, à Strasbourg, CroisiEurope, qui possède pas moins de 28 paquebots disséminés sur tous les grands fleuves d’Europe. Du Danube au Douro, en passant par la Seine, le Rhône, le Guadalquivir, le Pô et bien sûr le Rhin, cette entreprise 100% française est même devenue son propre armateur. Et a considérablement modernisé un tourisme fluvial en pleine expansion, notamment pour les personnes âgées, qui peuvent ainsi découvrir une région au fil de l’eau, sans avoir à trotter de bus en hôtel.

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Christian Schmitter, de CroisiEurope.

A peine rentrés à Strasbourg, nous allons prendre possession du grand quatre-cabines mis à notre disposition par la société Le Boat. Il va nous mener, via le canal de la Marne au Rhin, jusqu’à Hesse, à mi-chemin de Strasbourg et de Nancy.

Sur ce canal, les écluses ont été entièrement automatisées. Il suffit d’actionner une barre métallique et les portes s’ouvrent ou se referment. Avantage : la manoeuvre est plus rapide. Inconvénient : adieu les papotages sur la pluie et le beau temps avec les éclusiers. Il ne faut pas non plus que des algues viennent obstruer les vantelles, en particulier à l’heure du déjeuner ; dans ce cas, vous pouvez attendre plus d’une heure avant qu’on vienne à votre secours.

En entrant, ce soir, dans le joli port de Saverne, nous pouvons mesurer toute la portée de ces évolutions techniques. Le long d’une des écluses qui traverse la ville, un panonceau rappelle, à l’aide de photos d’époque, le temps où des péniches de 120 tonnes étaient tractées à mains d’homme -ou de femme- à raison de 25 kilomètres par jour. Sans compter le déchargement à l’arrivée. C’était il y a à peine plus d’un siècle. Vive le progrès !

Jeudi 30 juillet

Ascenseur pour une péniche ; la vallée fantôme des éclusiers.

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Envoûtante Vallée du Teigelbach. Ecluses à l’abandon, végétation sauvage, crapauds, libellules et corneilles...

Aujourd’hui nous attend le temps fort de cette semaine : la montée, en bateau, du plan incliné de Saint-Louis-Arzviller, l’un des plus étonnants ouvrages d’art du réseau de canaux français. Dès ce matin, nous avons peu à peu laissé derrière nous les paysages de la plaine d’Alsace pour grimper progressivement vers les Vosges du Nord, verdoyantes et fraîches. Dans le port de Lutzelbourg, au creux d’une vallée de résineux, on pourrait même se croire à la montagne, avec cette église toute simple peinte en blanc, ce petit pont de pierre et son ruisseau de prairie où viennent s’abreuver les vaches. Cela paraît si incongru de se retrouver en bateau ici ! Alors qu’une rivière court, par essence, en bas des vallées, les canaux, eux, surplombent souvent les vallons, si bien qu’il n’est pas rare, en les empruntant, de flotter plus haut qu’un château ou qu’un grand châtaignier. Etrange impression !

A mesure que nous progressons vers Arzviller, le paysage se fait de plus en plus sauvage, jusqu’à ce qu’au détour d’un virage nous découvrions enfin le monstre. Imaginez un pont-canal sur lequel s’engouffrerait une péniche. Puis que ledit pont-canal, subitement, se désolidarise du sol et, tel un vulgaire ascenseur, hisse votre bateau, toujours flottant dans sa "baignoire", 44,55 mètres plus haut, le long d’une pente de béton à 41%, et vous aurez une idée de ce fameux plan incliné.

Au cours de notre périple, nous avons pu visiter les constructions les plus folles, depuis l’ascenseur à bateau des Fontinettes, dans le Pas-de-Calais, jusqu’à la pente d’eau de Montech, sur la Garonne. Mais là, c’est le pompon ! Pas étonnant que cette curiosité attire chaque année 150 000 visiteurs qui viennent voir les bateaux se balader entre ciel et eau. Et les mariniers soudain pris de vertige.

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L’ascenseur à bateaux en action sur le plan incliné de Saint-Louis-Arzviller. Une curiosité qui attire 150 000 visiteurs par an.

Inauguré en 1969 pour court-circuiter une série de 17 écluses et économiser l’eau, cet ouvrage devait faire gagner une journée aux plaisanciers et bateliers. Mais il allait poser un problème inattendu : la gestion du public, attiré par ces péniches en train de jouer au yo-yo en pleine forêt. D’où l’idée de joindre l’utile à l’agréable en créant l’Association touristique du plan incliné, chargée d’accueillir ces visiteurs qui peuvent, à bord d’un bateau, emprunter le fameux ascenseur. En prime, la traversée des trois grands tunnels qui suivent, et permirent, à partir de 1853, de relier par voie d’eau le Rhin au bassin de la Seine, grâce à ce nouveau canal.

Depuis, le site a aussi été équipé d’une péniche-musée, d’un petit train et d’une luge alpine. Mais la vraie, la paradoxale curiosité des lieux, c’est l’ancienne vallée aux 17 écluses, abandonnée depuis quarante ans, que la communauté de communes de Phalsbourg voudrait remettre en valeur.

Accessible depuis peu à vélo ou à pied, cette vallée fantôme du Teigelbach -du nom du ruisseau qui la parcourt- est le lieu le plus envoûtant qu’il m’ait été donné de voir ces dernières semaines.
Là encore, il faut faire appel à son imagination et se représenter un paysage à la Indiana Jones : en bas d’une abrupte falaise de grès rose mangée d’acacias, un ruisseau tout en courbes et en contre-courbes coulant à petit débit sur près de 4 kilomètres, puis un filet d’eau serpentant au milieu d’une suite d’écluses. Mais des écluses spéciales, aux portes défoncées, aux bajoyers écroulés, aux manivelles rouillées, aux mécanismes déglingués. Au fond, des mares d’eau sale où les crapauds, les libellules et les corneilles s’en donnent à coeur joie parmi les roseaux, les lentilles d’eau, les herbes aquatiques. Sur le bas-côté, quelques restes de rails rappellent qu’autrefois des trains électriques, remplaçant les chevaux, halaient les péniches.

Les maisons d’éclusier, elles, sont en partie écroulées. Sur les façades les mieux conservées, on peut encore lire leur numéro, quand il n’est pas caché par des brassées de roses trémières ou une jungle de ronces et de fleurs mauves en grappes.

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La vallée aux 17 écluses Dans la vallée du Teigelbach, les maisons des anciens éclusiers, parfois à l’abandon, depuis la construction de l’ascenseur d’Arzviller en 1969.

Depuis que Vivre Lorraine, une association de réinsertion sociale, a partiellement réinvesti les lieux, certaines de ces bicoques ont été retapées et occupées par des stagiaires ou des amoureux de la nature qui partagent leur solitude avec une guitare, un chat et quelques chèvres. Juste assez de vie pour imaginer ce que put être l’ambiance de cette vallée au temps où l’on y transportait pierres, chaux, briques, charbon, vin, céréales ou bois de chauffage.

Sous la lumière du soir, face à la beauté des ruines, on sent combien le charme de cette bulle de verdure et de souvenirs tient à un équilibre précaire.

A cette époque, m’explique Rodolphe Nicklès, de l’Association touristique du plan incliné, les éclusiers et leurs familles vivaient quasi en autarcie grâce au troc et à l’entraide. On échangeait du miel ou de la salade contre du vin, des canards ou des courgettes contre du charbon. Les éclusiers travaillaient douze heures par jour et faisaient passer manuellement jusqu’à 35 péniches.

Soudain, venant des fourrés, un fracas me fait sursauter et secoue toute la vallée : c’est le TGV Paris-Strasbourg, caché par l’épaisseur des feuillages, qui vient troubler de loin en loin la léthargie de ce lieu fantôme. Et le rappeler à la modernité. Déjà, aux temps héroïques de la vallée, un train passait là. Aujourd’hui, hormis la présence de ce TGV et la piste cyclable récemment aménagée, règnent surtout ici le silence et l’oubli. Sous la lumière du soir, face à la beauté des ruines, on sent combien le charme de cette bulle de verdure et de souvenirs tient à un équilibre précaire.

Ne rien faire reviendrait à ne plus retrouver, dans vingt ans, que quelques amas de terre, de pierre et de ferraille. A effacer la mémoire du lieu. Mais la réhabiliter pour y faire passer des milliers de touristes en petit train et rénover les écluses façon Disneyland pourrait être tout aussi préjudiciable. Alors que faire ? Pour l’heure, rien, du moins tant que Voies navigables de France, à qui appartient encore le canal, n’aura pas pris de décision.

Notre journée s’achève par la traversée de trois tunnels successifs, dont celui d’Arzviller, long de 2 300 mètres. Alors que nous sommes au beau milieu du premier, Jean-Jacques me fait remarquer que traverser un tunnel en bateau fait toujours un drôle d’effet. En voiture, on n’y ferait même pas attention. Mais, sur l’eau, c’est un mélange de rivière enchantée et de train fantôme : tant qu’on n’en voit pas le bout, on n’est jamais sûr qu’il mène quelque part.

Vendredi 31 juillet

Grosse tête et petit paquebot ; Paulette la "bête d’eau".

J’avais très envie, aujourd’hui, d’aller visiter, au port de plaisance de Sarreguemines, sur le canal des Houillères de la Sarre, le fameux Majesty of the Seas, réplique au 1/8 d’un authentique paquebot exécutée par un... mineur de fond. Fou de bateaux, François Zanella, gueule noire et tête de bois, a donc passé, depuis 1994, trente-deux mille heures de sa vie à construire, dans son jardin de Morsbach, en Moselle, ce navire de 33 mètres de longueur, pesant plus de 90 tonnes et conçu pour naviguer sur les canaux d’Europe. Equipé d’un ascenseur et de tout le luxe intérieur de la version originale, ce mini-paquebot a tant fasciné les médias -en particulier Thalassa- que Zanella a fini par prendre la grosse tête.

Lorsque je l’ai contacté par téléphone pour un rendez-vous, il m’a expliqué, après mille arguties emberlificotées, qu’il fallait le payer pour réaliser ce reportage. S’ensuivait une diatribe contre les journalistes, qui pourtant l’ont bien servi. Peut-être même trop bien servi, d’où son attitude étrange. Lorsque j’ai raconté l’affaire à quelques personnes qui le connaissent bien, les langues se sont déliées et j’ai appris comment ses nombreux partenaires - sans lesquels le Majesty of the Seas n’aurait jamais vu le jour - ont déchanté. Ils ont dû supporter les errements d’un homme aussi génial qu’ingérable, qui a fini par "péter un peu les plombs".

Dommage, l’histoire avait si bien commencé ! N’empêche, si vous avez l’occasion de visiter le bateau de François Zanella, foncez, car il mérite à coup sûr le détour.

Pour nous consoler de ces déboires, nous allons du coup rendre visite, près de Metz, à une ancienne marinière -Paulette Walbrecq- qui est l’anti-Zanella incarnée.

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Marinière depuis toujours, Paulette Walbrecq est la gardienne du port de plaisance de Metz, à Scy-Chazelles.

Faut-il arriver à l’âge de 88 ans pour atteindre la sérénité ? On finirait par le croire en voyant cette femme née sur une péniche en 1921. Pas de risque qu’elle se prenne pour le centre du monde, Paulette ! Aujourd’hui encore gardienne du port de plaisance de Metz, à Scy-Chazelles, cette marinière qui n’a jamais cessé de travailler est, de son propre aveu, de la race des "bêtes d’eau". Bref, de celles qui résistent à tout, comme le prouve sa vie bien remplie.

A bord, tout se passait à merveille à condition de travailler.

Aux murs du salon de Sonia, sa péniche, Paulette a, outre les photos de ses quatre enfants et 17 petits-enfants, accroché des canevas représentant chevaux et bateaux. Paulette a appris à aimer les deux dès son enfance, du temps où elle naviguait à bord du Colombo, la péniche en bois où elle a grandi avec ses sept frères et soeurs. "On vivait à dix dans moins de 40 mètres carrés, me raconte la vieille dame, mais nous n’étions pas malheureux. Il fallait juste veiller à ce que les petits ne tombent pas à l’eau et bien les attacher. Sinon, dans les cabines, chacun devait respecter l’espace de l’autre, car le moindre centimètre était compté." A bord, tout se passait à merveille à condition de travailler. A 12 ans, Paulette était déjà capable de conduire l’attelage des chevaux, la péniche et de s’occuper de ses frères et soeurs. Vers 6 ou 7 ans, les enfants partaient en pension pour étudier avant de revenir travailler. "Votre héritage, ce sera de savoir lire et écrire", répétait leur père, un analphabète qui ne plaisantait pas avec l’instruction.

En ce temps-là, Coquette et Fanny, deux belles juments ardennaises, halaient sans bruit la péniche Colombo sur les canaux de France. L’écurie se trouvait au milieu du bateau. C’était le bon temps, quand on songe qu’à la génération précédente, celle du grand-père de Paulette, on pratiquait encore le halage à la bricole, autant dire à col d’homme... ou de femme.
"Pendant la guerre, les Allemands nous ont obligés à vendre nos bêtes ; jamais, depuis, je n’ai mangé de cheval !" avoue Paulette, qui, deux ans plus tard, se mariait et s’installait à bord du Paula, encore une péniche en bois, mais avec un moteur, cette fois !

A partir de ce moment-là, Paulette entre dans la Résistance sous le pseudo de Mireille. Pas en héroïne armée jusqu’aux dents, non ! Juste en voyageuse qui fait passer des colis, des papiers et essaie de ravitailler les femmes russes employées comme dockers dans les ports de l’est de la France. Plus tard, comme dans La Bataille du rail, son réseau Jean Moulin paralyserait le transport fluvial français, réquisitionné par les Allemands, et ferait sauter des canaux ou des écluses... avant que les bombardements détruisent, sur le canal des Vosges, le propre bateau de Paulette. La jeune femme n’avait alors que 23 ans et n’eut que le temps de sauter sur la digue pour ne pas couler.

Il a fallu attendre 1983 pour que Paulette cesse de naviguer, après avoir longtemps conduit seule sa péniche, au temps où son mari était malade. Depuis qu’elle vit au port de Scy-Chazelles, où elle est un peu la grand-mère de tous les plaisanciers, Paulette s’est enfin posée. Elle vit toujours sur l’eau, avec le souvenir de ses voyages à travers l’Europe. Et elle s’étonne encore que ses gosses conduisent des pousseurs avec salon, lave-vaisselle et même deux salles de bains - "C’est pire qu’un château !". Si elle avait un regret, ce serait que l’on ait démantelé la batellerie française trop tôt, pour finalement s’apercevoir que c’était une erreur. Quand on vous dit que cette femme est une sage !

Samedi 1er août

Au paradis des castors ; retour sur la terre ferme.

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Nancy, dernière étape de ce tour de France des canaux.

Pour notre dernier jour de navigation, qui va clore cette série, une note d’espoir, le temps d’une balade le long du canal des Vosges et de la Moselle en compagnie de Jean-Louis Gillet, responsable de l’environnement à VNF Nancy, qui me présente ses berges végétales et écologiques. Pionnière en la matière depuis 1989, cette antenne de VNF est passée maîtresse dans l’art de remplacer les berges de métal ou de béton par des défenses naturelles. Pour cela, Gillet utilise des épis de roche et stabilise le sol avec des branchages de saules arbustifs, qui donneront de jeunes pousses au fil des années. "Plus esthétique, plus naturelle et moins onéreuse, cette technique permet aux animaux de réinvestir les lieux", constate Gillet, qui se félicite, notamment, du retour des castors. A terme, toutes les berges devront être aménagées de la sorte et embellir les canaux. Rendez-vous dans dix ans pour les premiers résultats.

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Berges écologiques, Jean-Louis Gillet, responsable de l’environnement à VNF Nancy, réhabilite les berges avec des techniques naturelles. Un pionnier.

En attendant, nous allons devoir, nous, rendre notre bateau et retourner sur la terre ferme, après huit semaines de navigation. Petit pincement au coeur et soulagement à la fois d’être arrivé à bout de ce tour de France inédit. Tout le pari était de pouvoir raconter des histoires en allant, au fil de l’eau, à la rencontre de la France et de ses habitants. Les rencontres n’ont pas manqué, les histoires non plus. Seul le temps nous a parfois fait défaut, dans cet univers des eaux intérieures où l’on est censé apprendre l’art de la lenteur. Une prochaine fois, peut-être...

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