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ANPEI

De Sète à Bordeaux

samedi 30 octobre 2004


(Reportage François DAVID)

Les deux mers par la voie des eaux ou… Les gens heureux n’ont pas d’histoire ?

Pas d’inquiétude, ils ont une poésie.

De la Hollande d’où vient notre bateau, un Doerak 800 AK en acier, baptisé Kwel et depuis rebaptisé Ryjiy pour cause de contresens flamand, au canal des deux mers, il y a une similitude, et de taille : la voie d’eau, son rythme, les paysages, ses rencontres, ses bouts de quai, ses villes et villages aux ambiances toujours différentes : 5 km/heure en moyenne, ça laisse au regard le temps de se poser !..

Sète où nous prenons le bateau, porte de l’étang de Thau, ce n’est plus la mer, quoique son clapot rageur par fort vent, ses étendues respectables dont les limites sont parfois masquées de brume, ses petits ports méditerranéens, Balaruc, Bouzigues, Mèze et Marseillan avec leur bateaux de pêche et leurs joutes nautiques, laissent, bruit et fureur de la Méditerranée en moins, un fort goût maritime.

Le petit plateau de fruits de mer sur le quai avec un coup de Picpoul est là pour l’attester, ainsi que ces figures de navigateurs traînant derrière eux l’Europe entière et racontant leurs anecdotes dans un français approximatif.

Départ donc sous tangage et roulis par fort vent de sud-est qui permettent de tester un fond plat par creux de 1 mètre : rien à redire si la lame est négociée par 3/4 .

A partir de la pointe des Onglous changement de temps, c’est la voie d’eau jusqu’à Castets-en- Dorthe, porte de la Garonne.

On l’aborde un peu comme on aborderait un autre pays, ne sachant pas très bien s’il faut parler de navigation ou de progression furtive à l’intérieur des terres.

La première écluse va bien vite nous rappeler que l’on est sur un bateau et à la manœuvre, mais aussi que l’eau est tributaire du relief et que c’est donc bien le terroir qui nous accueille.

La première partie de la navigation ( jusqu’à Béziers ) est bien sûr à l’image de ce terroir, c’est un peu l’alliance de l’eau et du sable, quelques lagunes, des roseaux, des chevaux au pré, des oiseaux…. Ponctuée de deux temps forts :

Agde, un des ports fluvio-maritimes les plus anciens de France avec ses quais et sa vieille ville fréquentée, certes, mais tellement attrayante et Béziers, petite capitale du Biterrois…. et de la navigation.

La navigation ? Ça se mérite et l’échelle d’écluses de Fonserannes ( 7 sas ) n’est pas là pour nous contredire, de l’ordre, de la discipline, et le sens de la manœuvre ! mais quel ouvrage d’art !… En face, la pente d’eau semble attendre son heure, comme pour dire : " l’évolution technologique est en marche ! ".

Et puis c’est le grand bief : 56 km sans écluse, presque une raison de plus pour flâner car c’est là le paradis des paysages, des petits ports frémissants d’humanité et du " bien vivre ", p’tits quais, p’tits restos, p’tites promenades, p’tites conversations sous les arbres ou aux terrasses… On rencontre quelquefois une connaissance ou un ami ou quelqu’un qui pourrait l’être tant l’impression est forte d’arpenter la rue d’un même village. Et ça dure bien après l’écluse d’Argens au bout du grand bief, sur quasiment tout le parcours, allez, disons jusqu’à Mongiscard avant Toulouse.

Alors, on a l’embarras du choix, on peut même embouquer le canal de jonction à Port La Robine et ce ne sont pas Sallèles d’Aude, Narbonne et les étangs de Bages, Sigean et Ayrolles qui nous contrediront.

Quelques très jolies étapes : Capestang , le Somail, Argens, Homps, La Redorte, Marseillette et sa halte champêtre, Trèbes, Bram, Gardouch, presque un peu l’impression d’ouvrir une boîte à bijoux, après passage entre vignes et monts du Minervois.

Carcassonne : la pierre et l’eau, quel plaisir de se faire une petite tournée des remparts, un petit tour en ville, un petit tour au marché, puis de savourer le calme du port.

Castelnaudary, on y est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau du grand bassin, il y a l’espace, les perspectives et des animations en ville, vraiment pas le temps de compter les haricots qui viendront dans la cassole !

Le plein, un peu de bricolage à Port Sud, et c’est Toulouse : le temps de s’amarrer à St Sauveur ( un peu par protection, car il y a une petite disproportion entre les places disponibles et la demande !) et on troque les chaussures de pont pour de bonnes chaussures de marche et la barre à roue pour le pifomètre, car à Toulouse on s’y promène pour s’y perdre et s’y retrouver, un peu comme on endosserait des siècles d’histoire, comme ça, le nez au vent.

Le temps de réintégrer le bord, et de déplorer qu’un si beau bassin comme le port de l’Embouchure soit un peu en déshérence, nous voilà cap sur Bordeaux, c’est le latéral à la Garonne.

Si la sortie Ouest de Toulouse, à l’instar de l’Embouchure laisse flotter le sentiment d’être l’otage de la 4 voies et du chemin de fer et ( pour polémiquer) du chemin de halage asphalté ! ( amis aménageurs des voies d’eau, Avis ! ), elle laisse tout de même espérer un voyage nourri d’excellents instants, et l’on ne sera pas déçu !

Première halte, Grisolle, un point d’eau connu des initiés, un quai tranquille et une berge herbeuse, sous de grands arbres, une petite ville typique et chaleureuse, un chemin de halage qui sent bon la prairie et propice aux promenades à pied ou à vélo, un peu la carte d’identité de ce canal, trait d’union entre autre avec le Lot et la Baïse pour les amateurs de vraie école buissonnière.

C’est le point de départ d’un bief de 18 km, avec ses petites haltes foraines en bordure de forêt, préfigurant celle de Montech, point de départ du canal du même nom qui mène à Montauban. Port bien aménagé en bordure d’un parc, Montech soigne ses plaisanciers : la commune viens d’ouvrir un second port ( presque le troisième avec l’avant port ) avec eau, électricité et espace clos sur le canalet d’une friche industrielle en cours de restauration et occupée en partie par une distillerie. Sa pente d’eau, prouesse technique et grande curiosité touristique : deux énormes motrices poussent 1500 m3 d’eau sur 400 m avec un dénivelé de 13 m 30, à faire avec les bateaux promenade. Montech est le pendant d’une halte fort suave, Lacourt-St-Pierre en direction de Montauban.

A partir de là, et jusqu’à Agen, on va enchaîner les étapes que je qualifierai de " réchauffe cœur " : Castelsarrasin, sur le quai on se parle, et quand on commence à connaître, on est presque étonné de n’avoir pas le même nom de famille !…

Moissac, pas d’injure, tout le monde connaît l’abbaye et son cloître, alors avec en plus ses parcs derrière le quai et l’échappée belle sur le Tarn et le lac de St-Nicolas-de-la-Grave, on craque.

Valence d’Agen, toujours sous le charme, d’autant qu’on n’est pas gêné aux entournures !

On fera escale à Boé, avant Agen car une petite soirée avec presque pour soi un vaste parc, ça compte !…

Agen, dernière étape urbaine avant Bordeaux, où on profite pour apprécier une fois de plus le contraste entre la rue, ses activités, son " timing " et la voie d’eau….

J’aurais envie de qualifier la suite ( jusqu’à Castets-en-Dorthe, porte de la Garonne ) de bucolique : les arbres le long du canal se font imposants, les bords et halages accueillants et la Garonne qui se fait espérer en flirtant avec le canal.

Première étape : Buzet-sur-Baïse, un port ou des berges sous hautes frondaisons, c’est au choix. Ça, on y est bien reçu : bistrot sur le port avec des animations sympas, et paraît-il que c’est une région viticole ? Affirmatif ! On peut y filer à l’anglaise vers le Lot via la Garonne, ou la Baïse. Le Lot aval c’est somptueux et paisible, le Lot amont ( non relié), c’est inoubliable. La Baïse c’est extrêmement pittoresque.

Bref on en redemanderait.

Pas de problème.

Damazan : la bastide n’est plus à prendre, juste pour y flâner. Le Mas d’Agenais, avec ses douches gratuites et son lavoir sur le quai ( bon pour les toutous qui aiment l’eau ) et son bijou d’église romane si fraîche l’été sur une place agréable.

Pont-des-Sables, bonne ambiance entre plaisanciers et à quelques coups de pédale de Marmande.

Meilhan-sur-Garonne la verdoyante d’où l’on peut aller jeter quelques cailloux dans la Garonne, puis grimper l’admirer à partir d’un des plus beaux points de vue de la région.

Fontet et son bassin bien équipé, on n’a pas résisté à l’ascension de la Réole juste à l’aplomb du fleuve et solidement campée dans ses vieilles pierres.

Et puis c’est Castets-en-Dorthe, changement de programme, la voie d’eau se réveille, le bateau aussi, sitôt passée l’écluse de descente en Garonne, et nous voilà sur le fleuve têtu.

Permis fluvial et horaires des marées en poche, attentifs à suivre le chenal, le flot nous transporte. Il faut savoir qu’à partir de là, on va naviguer en fonction de " fenêtres " dictées par le flux et le reflux ainsi que les hauteurs d’eau. Le Mascaret n’est pas rare en période de vives eaux.

Un petit frisson sauvage nous parcourt qui suffira d’ailleurs à notre bonheur, puisque bien sagement nous ne ferons escale qu’à Bordeaux juste avant le pont de pierre et non loin du marché Colbert qui offre le dimanche matin la juste récompense de tant d’efforts !

La suite du voyage, ce sera un peu de Gironde, un peu de Dordogne, une autre histoire.

La navigation fluviale, une navigation en mode mineur ? Certes non, plutôt un espace de liberté, comme si la terre s’était un peu poussée pour, en douceur, s’y frayer un passage et l’aborder d’une autre façon.


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